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Rodolphe

Publié par princessepepette sur 14 Janvier 2014, 17:13pm

Catégories : #récit

 

Voici un nouveau jeu d'écriture:

Chaque participant devait donner un mot.

25 participants, 25 mots à utiliser dans un texte...

Ces mots sont en gras dans le texte et renvoient aux textes des autres participants (ou à leur compte Twitter).

Merci à Fifi pour ce jeu.

 

 

j'habite, non pas seule avec maman, mais dans un petit appartement du 18ème. J'aime la vie de mon quartier et ses habitants. On y rencontre plein de personnages hauts en couleurs. Celui qui me vient à l'esprit en premier, c'est Rodolphe.

 

Rodolphe, c'est le genre de mec que tout le monde connaît mais que personne n'a envie de fréquenter. Qu'on le croise au café de la Butte ou sur le trottoir de la rue Caulincourt qu'il arpente quasi-perpétuellement, il impose sa présence. Il a une carrure à faire pâlir un catcheur et la tchatche d'un représentant de commerce, impossible de l'ignorer.


Au début, les gens se laissent entraîner par sa bonhommie. Une fois pris dans les méandres de la conversation, difficile de s'en dépêtrer. Il vous assène sa vérité comme on énonce une sentence, pas le genre à passer la  brosse à reluire. Quand il comprend que vous ne fuirez pas, il sussure à votre oreille des confidences que vous n'avez en rien essayé de soutirer.

 

Je l'ai vu pour la première fois au café. J'ai tourné la tête en entendant la clochette de la porte tintinnabuller. Sa silhouette s'est encastrée dans la porte, obstruant la lumière. Son regard a balayé la salle  et il a lancé un grand bonjour à la cantonade. Etrangement, tout le monde à baisser les yeux en marmonant des salutations peu convaincantes. Seul le patron a semblé heureux de le voir.


"Ah ! Rodolphe le philosophe! Je te sers un verre de blanc?"

"Le blanc, le rouge, le rosé… Je bois tout, je suis polyglotte. Mais il faut bien commencer par quelquechose... Un petit blanc."

"Assois-toi et pas d'entourloupe, j'ai bien vu que tu étais parti sans payer hier..."

"Aurais-je oser? Tu sais où me trouver si besoin, je coince la bulle, je déambule  tel un funambule, parfois noctambule, parfois tout au long du nycthémère."

"Ouais c'est ça ! Nique ta mère toi-même!"

 

Les gens présents étouffèrent des rires.

 

Les autres habitués ne semblaient guère l'apprécier. Cet homme n'était que sourire et les autres le regardaient en biais. J'ai vu leurs petits sourires en coin et leurs yeux se lever au ciel. Etrange paradoxe... Mais Rodolphe ne semblait pas s'en soucier, il continuait sa conversation avec une jeune fille attablée derrière moi.


Et là j'assistais à une scène surréaliste. Une fois le dialogue engagé, Rodolphe accapara la parole faisant de grandes phrases, on aurait dit un peintre traçant des arabesques complexes mais avec des mots...

La demoiselle était perdu quelquepart entre la perplexité et la fascination.

Mais quand Rodolphe lui a dit que sa beauté emplissait son coeur comme une fougasse pouvait emplir un estomac, elle partie dans un immense fou rire. Autant vous dire que je n'ai pas vu briller de constellation dans les yeux de la fille. Pas la moindre éclosion d'émotion amoureuse...

"J'aime quand une jolie femme rit, elle entre-ouvre son être, c'est comme une persienne qui laisserait filtrer un morceau de son âme..."


Il la regardait fixement, intensément . J'en eu la chair de poule. Dans son regard luisait le désir. J'avais le sentiment troublant que le monde s'était refermé sur eux, qu'avec ses mots, il l'avait emportée dans une alcôve étouffante, un boudoir beaucoup trop intime.

Je la vis frissonner, inspirer profondément et dire dans un souffle:


"J'aimerais bien manger ma glace tranquille maintenant."


"Vous êtes comme les autres, comme tous ses médiocres autour de moi, vous ne savez pas reconnaître l'intelligence! Je vous parle, je vous flatte et vous me congédiez... Femme de peu de coeur. Comme disait mon pote Alain, c'est logique, si la femme était bonne, Dieu aussi en aurait une..."

 

"Bon Rodolphe, arrête un peu d'ennuyer la jeune fille. T'as pas un rendez-vous pôle emploi ou quelquechose du genre?"

 

'On peut jamais s'exprimer, on discute à peine et..."

"Ca c'est sûr que la palme du plus grand causeur, tu la remportes haut la main!!"

"Ah... Les mots sont un grand trésor, je les cultive dans leur altérité afin de leur donner plus de force. Tu comprends..."

"Oui, on sait. Tu es un magicien des mots!"

"Je te remercie de le reconnaître!"

 

Et Rodolphe à tourné les talons et un grand silence a envahi le café, comme le calme qui règne après la tempête.

 

"On s'excuse ma petite dame, il est pas méchant mais une fois démarré, on l'arrête plus...

"C'est sûr, le mec a un moteur turbo sous la langue!"

 

Les habitués éclatèrent de rire. Des rires plein de connivence, plein de mépris aussi.

 

Ce n'est qu'une anecdote parmi d'autres. En fréquentant le café, des scènes comme celle-là, j'en ai vu pléthore. J'ai aussi eu  le droit aux boniments de Rodolphe. Certains jours, cela m'amusait, parfois, j'étais comme les autres, prête à me moquer de lui et soulagée de le voir tourner le dos...

 

  Et puis un jour, Rodolphe n'a plus arpenté le trottoir de la rue Caulincourt. Et le silence est tombé sur les gens qu'il alpaguait dans le café de la Butte. Ils aimaient à rire de cet homme qui ne vendait du rêve qu'à lui même. Mais il n'était plus là, et personne ne venait plus disserter de la vie au dessus d'un plat de gratin de pommes de terre avec eux. Ils auraient préféré continuer à se moquer de lui pour oublier qu'eux même étaient de ceux qu'on ne fréquente pas.

 

 


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Emilie 19/01/2014 17:56


Merci Blandine pour ce joli texte. Avec une belle morale. On oublierait presque la contrainte tant les mots obligatoires coulent de source dans ton récit.

princessepepette 19/01/2014 19:16



Oh merci Emilie ! pas facile comme contrainte mais un vrai plaisir de partager ça avec vous!!



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