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Dans ses yeux

Publié par princessepepette sur 14 Juin 2012, 21:20pm

Catégories : #récit

 

Encore un autre jour.

 

J'ai à peine la force de me lever. Mon mari m'aide à sortir du lit. Il est 8h.

 

Il y a des mois que chaque mouvement est une souffrance. Il y a des mois que je survis. Je respire doucement mais je n'ai plus la force de parler. 

 

Comme chaque jour, on va m'aider à faire ma toilette et à m'habiller puis je passerai ma journée à attendre la fin, la fin d'une autre journée.

 

Comme chaque jour, je fais mes quelques lignes d'écriture pour que mes mains se souviennent qu'elles ont été vivantes. Quelques mots tremblant tracés dans un cahier.

 

"Samedi 09 juin. Le soleil est encore timide. Ils annoncent encore de la pluie. Ce midi, les enfants viennent manger à la maison. Ma petite-fille aussi. Ca fait longtemps qu'elle n'est pas venue, je crois qu'elle est trop grande maintenant. Je la comprends. je ne voudrais pas me voir ainsi."

 

Ils sont à l'heure. Ils sont toujours à l'heure. Ils savent que je n'aime attendre. Avant, c'était parce que je ne voulais pas que le repas soit brûlé. Maintenant, c'est juste qu'une fois le repas terminé, je pourrai retourner m'allonger.

 

Les minutes s'égrenent. Le bruit de la télévision et des conversations couvrent le cliquetis lancinant de l'horloge. Quand ils seront tous partis, je l'entendrai de nouveau, le métronome de la vie.

 

Je ne mange plus, je m'alimente. Je ne peux même plus couper mes aliments, quand ma petite-fille est là, c'est elle qui le fait. J'aime bien quand elle est là. Elle est drôle, pleine de vie. Comme moi avant. Je me souviens quand c'était moi qui lui coupait sa viande, enfant. Elle voulait toujours le faire elle-même, prétextant qu'elle était grande. Moi, j'avais peur qu'elle ne se coupe.

 

Je ferme les yeux juste une seconde. Je me vois sur la plage, ma petite-fille me tenant la main.

"Mamie, je peux aller me baigner?"

"Pas tout de suite, tu viens juste de manger."

"Mais je ne vais pas loin, promis, mamie, fais-moi confiance, je suis grande tu sais. Maman dit que bientot je n'aurai plus besoin de la ceinture pour nager. Laisse-moi faire!!"

"Dans 30 minutes. Je viendrai avec toi."

Ma petite-fille soupire et baisse la tête.

 

Je me rends compte qu'à l'époque, elle a dû croire que je ne lui faisais pas confiance. Elle n'a rien dit, elle a accepté avec résignation mais quand elle a relevé les yeux pour me regarder, j'ai vu cette ombre de colère qui la traversait, cette fierté aussi. C'était la première fois que j'apercevais en elle ces sentiments. Pas la dernière malheureusement. J'aurais voulu ne jamais les revoir. J'aurai voulu la protéger chaque jour. Mais elle a grandi et c'est un homme qui lui a imposé ses volontés, sa violence. Je n'ai pas toujours su la protéger ma petite-fille, trop vite adulte.

 

Aujourd'hui, je comprends son besoin d'indépendance. Elle n'était pas comme son frère et sa soeur, elle voulait grandir plus vite. Je crois que c'est elle qui me ressemble le plus. Son besoin d'indépendance, c'est sa défense. Tout faire toute seule pour ne jamais avoir à demander aux autres. C'est étrange cette volonté de s'appartenir, c'est fort. Assez fort pour vous maintenir en vie. Assez fort pour combattre ces idées de mort qui vous submergent et s'immiscent en vous. Il en faut de la force pour repousser cette douceur funeste, cette promesse d'un oubli salvateur.

 

Quand j'ouvre les yeux, les plats ont été débarrassés.

 

"Je savais bien que tu retrouverais des forces pour le dessert!" D'un sourire, ma petite-fille efface ce moment suspendu dans le temps et je sens sa main se glisser dans la mienne.

 

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